Mercredi 23 septembre 2009

17/09/2009 vu sur Libération.fr (libélyon)

DHL poursuivi pour harcèlement moral

JUSTICE - Eric G., responsable d'un service export chez DHL, avait pris l'habitude de désigner les employées femmes qui travaillaient sous ses ordres par le terme "femelle". Parfois aussi, il disait "la grosse" quand il s'adressait à l'une d'elle. Voire "grosse conne", lorsqu'il était énervé. "C'est sûr, j'ai pas toujours brillé par ma finesse. Mais j'appelle pas ça du harcèlement". Eric G. n'en a pas démordu ce jeudi devant la 5è chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Lyon. C'est pourtant bien pour "harcèlement moral" que le Parquet de Lyon a décidé de poursuivre ce cadre de 47 ans, suite à un signalement de l'Inspection du travail, qui faisait lui-même suite à un rapport accablant d'une société d'audit...


Dans ce rapport, sont décrits des employés psychologiquement à terre, humiliés devant leurs collègues, arbitrairement relégués à des tâches qui ne correspondent pas à leur poste, etc. Trois anciennes employées, soutenues par la CGT, se sont constituées parties civiles. Il est assez rare que ce type d'infraction arrive jusque devant une cour pénale, tant la qualification des faits est difficile à établir. Il est encore plus rare que l'entreprise soit également poursuivie. Aux côtés d'Eric G., la société DHL, géant mondial du fret, a du répondre du même chef d'accusation…


Harcèlement.
Personne, ni sur le site de Vénissieux (Rhône), ni à la direction France de DHL, n'a  jamais demandé à Eric G. de traiter à la dure les employés qu'il avait sous sa responsabilité. Jamais ce responsable self-made-man, qui a gravi une à une les marches de sa société, n'a été formé à des techniques managériales prônant l'humiliation et la brimade du salarié. Et pourtant, le dossier qu'a eu à examiner aujourd'hui le tribunal de grande instance de Lyon en dit beaucoup sur les mille et unes façons que peut avoir la violence de rentrer et de s'installer confortablement dans l'entreprise. Sans que l'auteur de ces faits n'en soit inquiété. Et sans que la société ne s'inquiète pour ceux qui en sont les victimes.


Car si personne, au sein de la hiérarchie de DHL n'a demandé à Eric G. d'employer de telles méthodes, personne non plu ne l'a sanctionné. Or, "l'entreprise avait connaissance de ces faits", a fustigé la procureure à l'audience, rappelant que selon le code du travail, "l'employeur a le devoir de prendre toutes les dispositions  pour prévenir tout harcèlement moral". Ce qui, selon elle, n'a pas été fait. "C'était la parole des uns contre celle de Monsieur G., l'entreprise ne pouvait donner plus de crédits à certains qu'à d'autres", répond M° Philippe Benamou, l'avocat de DHL, pour qui il n'y avait pas harcèlement constitué, donc pas matière à intervenir.


Pourtant, dans la procédure, apparaissent des témoignages et des courriers émanant de cette hiérarchie où il est clairement fait état du comportement d'Eric G. Les manières du manager du service EuroConnect ne passent pas inaperçues. Un supérieur racontera ainsi aux policiers qu'il avait vu à plusieurs reprises des employés arriver en larmes dans son bureau. "Ce qui m'a plus choqué, c'est que la direction était au courant, mais qu'elle fermait les yeux. C'était totalement décourageant pour les salariés", est venu expliquer à la barre une des auteurs du rapport externe commandé par le CHSCT (Comité d'hygiène, de sécurité, et des conditions de travail). "Au service des RH, on nous a dit que les personnes qui se disaient harcelées étaient des personnes fragiles". Elle raconte les employés en pleurs qui ont peur de témoigner. les "injures", "la réduction permanente de la personne". Elle raconte qu'à un moment, durant leur audit, Eric G. a oublié qu'elle et son collègue étaient là. "Nous avons alors assisté en direct à la façon dont il pouvait parler aux salariés".  A la barre, elle perd son sang froid, ajoutant : "Ça aurait été moi, je lui aurait mis mon poing dans la gueule".


Rentable.
Après le rendu de ce rapport en novembre 2006 (qui conduira l'inspection du travail à signaler le dossier à la Justice), la direction de DHL commandera elle-même une contre-expertise à une autre société d'audit. Qui, elle, conclura simplement à une gestion trop "paternaliste". Parallèlement, la direction envoie un courrier à Eric G. avec une "mise en garde très sérieuse" et lui demande de mettre fin à ses agissements "s'ils sont avérés". "Etant donnée la gravité des faits, une sanction disciplinaire aurait été justifiée. En n'agissant pas, DHL a laissé se développer une situation de harcèlement", estime la Procureure. Selon elle, et c'est aussi l'analyse faite par la co-auteure du premier rapport transmis à l'inspection du travail, Eric G. n'aurait pas été inquiété "tout simplement parce qu'il était rentable".


L'intéressé, lui, ne voit pas où est le harcèlement. Il ne sait visiblement pas non plus ce que c'est. A la barre, il répète que le travail était "dur", que ses méthodes "n'étaient peut-être pas les bonnes", mais que "la pression fait partie du boulot". A l'audience, à plusieurs reprises, le Président interroge Eric G. "Vous rendez-vous compte des effets de votre comportement sur ces personnes ?" "Pourquoi parlez-vous comme ça aux gens ?" A quoi cela vous servait-il ?" Mais Eric G. semble ne pas comprendre. Il répond  : "C'est comme ça, c'est pas un boulot facile", "Faut être motivé dans ce type de travail". Il explique que les gens sont plutôt mieux payés qu'ailleurs dans son service. Que lui est là "tous les jours de 7 heures du matin à 22 heures le soir". Répète qu'il avait de très bons résultats. Il ajoute : "J'ai signé des contrats de travail, pas des contrats de convivialité".


Vomissements.
Les deux ex-salariées parties civiles présentes à l'audience ont encore du mal à reparler des "méthodes" de leur manager. A la barre, Ségolène et Magdalena expliquent comment Eric G. et son assistante (venue le soutenir au procès) envoyaient des mails à tout le service pour signaler la faute d'untel ou d'unetelle, imposaient des horaires impossibles le soir à une jeune mère de famille, insultaient les uns ou les autres.  Particulièrement les femmes, dites alors communément "les femelles". Les deux jeunes femmes racontent les maux de ventres, les vomissements avant de venir au bureau le matin, les insomnies, l'angoisse permanente...


La procureure de la République a requis 5.000 euros d'amendes contre Eric G. et 25.000 euros contre DHL. Le jugement a été mis en délibéré au 19 novembre.

 

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